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samedi 8 janvier 2022

Emmanuel Carrère, Limonov

 Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L., 2011.

 

Le genre : l’histoire d’un mec, et un peu aussi du rapport de l’auteur à ce mec.

 

L’histoire : ce livre raconte l’histoire d’Edouard Limonov, un baroudeur-aventurier russe qui a grandi sous Khrouchtchev et Brejnev, a vécu en France et aux Etats-Unis, a fait la guerre en ex-Yougoslavie, a fait de la prison. 

 

Mon avis : Ça se lit hyper bien. Le style est franc et direct, sans chichis. Et la personne dont il est question est ce qu’un intervieweur appellerait un « bon client » : sa vie est franchement aventureuse. Limonov, c’est vraiment un gars qui a décidé qu’entre sa naissance et sa mort il se passerait quelque chose, et qui subordonne sa vie à cette volonté qu’il se passe quelque chose. Il prend des risques. Il fait des conneries. Il a un côté dur. Si vivre en héros c’est agir sans trop penser aux causes et, surtout, sans trop penser aux conséquences de ses actes, alors la vie de Limonov a quelque chose d’héroïque. Donc tout ça se lit facilement, comme un roman d’aventures, avec en plus un côté « histoire contemporaine de la Russie et de l’Europe », puisque Carrère emmène le lecteur des années Brejnev aux années Poutine, de la Russie au Kazakhstan, en passant par Paris et les Etats-Unis – bref y a de l’action.

C’est aussi un livre qui a un côté presque « inspirant » comme on dit. Le fait qu’il raconte l’histoire d’un aventurier qui prend des risques et n’en a rien à foutre de que les autres pensent de lui, ça en fait un livre sur le courage et l’intérêt d’en avoir. 

Par ailleurs il y a des passages drôles. C’est un peu un humour à la Houellebecq, qui découle de l’aptitude de l’auteur à relever des choses cocasses ou un peu ridicules. Ça marcherait encore mieux si ce genre d’humour venait au milieu de narrations ultra-laconiques à la Houellebecq justement, mais c’est sympa de sourire voire de rire plusieurs fois dans ce livre.

Il y a certains passages qui ont déjà un peu vieilli. Par exemple quand il dit que ça paraît lunaire et à peine croyable en France, pour un vieux type d’extrême droite, de susciter l’intérêt de jeunes punks. Ou quand il évoque les bienfaits de la méditation. Ces passages-là, du fait de l’extension ces dernières années du domaine de l’extrême-droit, d’une part, et du domaine de la méditation, d’autre part, seraient probablement écrits un peu différemment aujourd’hui. 

Les passages où l’auteur explicite son rapport à son personnage sont intéressants et font de chouettes respirations ou contrepoints au récit. Il y a d’ailleurs des moments où on aurait envie de dire à l’auteur, « vas-y, choisis ton camp : si tu veux parler de Limonov, arrête de ramener ta fraise pour un oui ou pour un non ; si tu veux parler de ton rapport à Limonov, fais le davantage, fais le mieux, fais le à fond ». Carrère a une fesse dans le pur roman et une fesse dans l’autofiction genre « mon rapport à Limonov ». On devine que ce qui intéresse Carrère dans Limonov c’est le fait que cet aventurier ait fait tout ce qu’un bourgeois français né dans les années 50 (Carrère) n’a pas envie, pas besoin, et pas les ressources pour faire : prendre de gros risques, vivre comme un clochard, aller en prison, faire la guerre. Mais on le devine seulement puisque Carrère ne va pas complètement au bout de l’élucidation de son rapport à Limonov.

Du coup les quelques moments où Carrère donne son avis sur Limonov (en le défendant par ci, en pointant son immoralité ou sa méchanceté par là) ont un côté un chouïa agaçant : on a envie de dire à Carrère, « Emmanuel je suis assez grand pour me faire un avis tout seul sur ton héros ; si toi tu as envie de parler de toi, fais le carrément, fais le à fond, va jusqu’au bout ; dans le cas contraire, laisse moi avec ton héros, je m’en débrouillerai, t’inquiète ».

A la fin du livre, Carrère se complique un peu la vie. Au lieu de nous laisser sur une impression forte et intense et poétique et émouvante (s’il avait arrêté son dernier roman au dernier mot du dernier chapitre), il tient à faire un épilogue, et son épilogue (comme à peu près tous les épilogues d’ailleurs) est un peu poussif, comme s’il fallait absolument synthétiser, expliquer, coiffer, la vie de son héros qui n’en a nullement besoin. (Ça ne m’étonnerait pas que ça soit l’éditeur qui ait réclamé un épilogue d’ailleurs). Ces quelques pages en trop font penser à la phrase de Stravinsky qui disait qu’« il y a beaucoup de morceaux de musique qui finissent trop tard ».

Un livre qui se lit vite et bien et transporte le lecteur. Pas pour autant le genre de livre qu’on a envie de relire toute sa vie ou dont on regrette que la fin approche (quant à moi j’étais suffisamment dans le livre pour n’avoir pas envie de sauter des  passages, mais pas assez envoûté pour vouloir que ça dure – à la fin j’ai lu de plus en plus vite, comme un polar, un peu pour connaître la fin, un peu aussi pour en finir). Un livre dont le style simple et direct donne envie d’avoir le talent et le courage d’écrire comme son auteur : de manière simple et directe.

Et un livre qui donne envie de jeter un œil (voire de lire) Yoga son dernier livre. 

vendredi 31 décembre 2021

Eric Fottorino, Mohican

 Eric Fottorino, Mohican, Gallimard, Gallimard, 2021. 

 

Le genre: roman sur les-oubliés-de-la-campagne aux prises avec le progrès technique ; avec dedans aussi une histoire de relation père-fils.

 

L’histoire : Ça se passe dans le Jura. Il y a Brun, un vieux paysan taiseux bourru un peu ours et dur au mal et qui tombe malade et qui ne veut pas trop l’admettre parce que toute sa vie il a bossé et c’es pas le genre à se plaindre, etc. Et il y a Mo, son fils, qui lui s’intéresse à l’agriculture bio, etc. et puis il y a une entreprise qui a besoin de terres pour installer des éoliennes et qui achète des terres au vieux paysan. Et l’intrigue se développe autour de tout ça. Le vieux paysan raconte sa vie à son fils, le père et le fils se parlent plus que jamais à mesure que la santé du paysan se dégrade. L’entreprise installe ses éoliennes, et ça fait fuir les petits oiseaux, et alors le fils du paysan il se dit, faut faire quelque chose. 

 

Mon avis : bof. Style pas très nourrissant, histoire assez convenue. On peut même jouer à un jeu assez rigolo : deviner à l’avance ce qui va se passer. C’est vraiment pas bien difficile, puisqu’on a tous les lieux communs propres à ce genre de thème (le vieux paysan est bien bourru et pudique et taiseux comme il faut, et vous savez quoi, quand il était petit il y avait davantage d’oiseaux qui chantaient, il n’y avait pas tout le confort qu’il y a de nos jours (les chiottes étaient dans la cour) mais au moins ; et puis le chef de chantier qui vient installer les éoliennes est bien méchant et bien retors comme il faut ; et puis la nature est bien jolie comme il faut, et il faut la sauver ; etc,.etc.,etc., et c’est comme ça pendant à peu près tout le livre. Face à tous ces lieux communs à un moment je me suis dit, si ça se trouve c’est un livre qui date d’il y a quelques années, qui était moins convenu à l’époque de sa sortie, et qui est juste « victime » du fait que ces thèmes soient devenus un peu banals avec les années. Alors j’ai regardé la date sur la première page. 2021. Arf.

Soit dit en passant : un des seuls trucs inattendus c’est les prénoms des personnages (Brun et Mo). Bizarre. comme si Fottorino avait hésité entre des prénoms crédibles et des prénoms fantaisie, et qu’il avait coupé la poire en deux. Bon. 

Mais bref le fait que l’histoire soit convenue je trouve ça pas grave du tout, moi perso souvent j’adore les histoires toutes simples et souvent j’adore même les stéréotypes et les clichés et les lieux communs, je trouve que quand on joue avec ou qu’on s’appuie dessus ça peut faire des livres super, il suffit qu’il y ait des choses charmantes ou drôles ou stylées. Mais là je ne les ai pas trouvées chez Fottorino. 

Bon j’avais déjà lu un Fottorino il y a quelques années (c’était Baiser de cinéma je crois) et pareil je n’avais pas trop aimé. 

Les trucs qui m’ont plus quand même : Certains passages sur la relation entre le père et le fils et le fils qui aide le père (qui lui coupe sa viande, qui lui pèle ses poires) m’ont ému – peut-être parce que j’ai un père qui vieilit et qui est en pleine forme mais à qui il faudra peut-être un jour que je pèle les poires. Donc si ça se trouve si j’étais fils de paysan ou miiltant pro ou anti éoliennes j’aurai mieux aimé ce livre. Va savoir. 

Et la langue est sans charme mais sans lourdeur. C’est déjà ça. C’est écrit au passé, avec des passés simples décomplexés, et ça je trouve ça sympa de ne pas laisser les passés simples à Lévy et Musso et Houellebecq, les livres au présent à la Edouard Louis why not mais les livres au passé c’est chouette aussi. 

Mais bon bref : y a plein de romans mieux que Mohican, je trouve.  

 

Un extrait : 

 

« Brun opina. Ça irait pour cette fois. Ses yeux criaient « aide-moi », mais il se garda bien de rien dire. Fichue fierté. Le fils approcha la roue des gorges en fer. Brun tenait à serrer les boulons. Ils échangèrent encore un regard. Fâchés ou non, ils savaient bien qu’ils étaient forczés de s’entendre. Etre deux pour ne faire qu’un. Même quand ils ne se parlaient pas ils avaient la complicité des gestes, comme rectifier un sillon à la main, ou glisser dans leur poche des graines versées en trop. »

lundi 18 octobre 2021

Le Tellier, L'anomalie

Le Tellier, Hervé, L’anomalie, Gallimard, Paris, 2020.

 

Le genre : fresque pseudo-profonde et existentielle. C’est le dernier prix Goncourt. 

 

Si j’ai aimé : non. Hervé, je te reçois 0,5 sur 5. Déso. 

 

L'histoire : Ce livre raconte l’histoire de plein de gens qui prennent l’avion, et ils prennent tous le même avion, et il se passe des choses avec cet avion qui vont changer leurs vies.


Mon avis : Dès le début, ça ne m’a pas trop plu. J’ai continué, et puis ça s’est confirmé. Je n’aime pas la langue de Le Tellier.

Je n’aime pas trop dire du mal, et je ne vais pas m’étendre trop sur le sujet. Mais quand même. J’ai ouvert à la page 100, pris un extrait au hasard. Voyons.

"Meredith plaque ses lèvre sur les siennes. Elles ont un goût de fraise".

Pas besoin d’être un aigle pour savoir que quand on « plaque ses lèvres » sur d’autres lèvres, on n’en sent pas le goût. Pour connaître le goût, il faut ouvrir la bouche et laisser passer la langue (là où y a les papilles, quoi). 

Phrase suivante : « La poche sonne ». Ça pourrait être intéressant s’il s’agissait d’exprimer le point de vue de quelqu’un qui ne saurait pas que les téléphones portables existent : on aurait alors son point de vue subjectif, en mode « comment peut-on être persan », genre « les gens sont bizarres, leurs poches sonnent ». Mais en l’occurrence ça n’est pas le cas, et dire « la poche sonne », c’est juste pas bon quoi. C'est ni beau, ni précis, ni rigolo, ni simple. Et dans un livre, une phrase qui n'est ni belle, ni précise, ni rigolote, ni simple : c'est fâcheux.

Et c’est comme ça tout le temps. Langue ni poétique ni juste. Ni élégante ni précise. Langue sans charme et sans justesse.

La littérature, ça doit servir à nous montrer du Beau, ou du Juste (au sens de Justesse). Ça doit nous aider à resserrer d’un cran l’attention que nous portons aux choses, au monde autour de nous, et à nous. Le Tellier, lui, fait presque l’inverse. Le Tellier nous laisse à (et même nous conforte dans) nos approximations habituelles. La langue de Le Tellier ne sert à rien. Le musicien Emmanuel Chabrier disait de certaines musiques dont il trouvait qu'elles n'apportaient rien, "c'est de la musique que c'est pas la peine". Le Tellier, c’est de la littérature que c’est pas la peine. 

 

Extrait 1 : 

« Meredith l’attire soudain à lui, et plaque ses lèvres sur les siennes. Elles ont un goût de fraise, ils ferment les yeux, et ils restent ainsi l’un contre l’autre quelques instants, sans même oser s’embrasser, lorsque la poche intérieure de la veste d’Adrian vibre et sonne bruyamment. D’un coup il s’écarte d’une Meredith aussi étourdie que lui, puis extrait un smartphone gris métal qu’il contemple avec stupéfaction. 

-       C’est votre femme ? demande aussitôt Meredith – elle s’en moquerait en l’occurrence complètement. 

-       Je ne suis pas marié. »

 

dimanche 17 octobre 2021

Sagan, Les faux-fuyants

 Sagan, Françoise, Les faux-fuyants. 

 

Le genre : C’est du Sagan. Avec un côté « Martine à la ferme ». C’est des citadins qui se retrouvent aux champs.

 

J’ai kiffé. Allez, quatre étoiles. 

 

Les faux-fuyants, c’est donc l’histoire de quatre parisiens (deux femmes et deux hommes) riches et oisifs et mondains qui, pendant la débâcle de 1940, pour fuir l’avancée des allemands, s’en vont précipitamment de paris en voiture. En route, un poblème mécanique les amène à accepter l’hospitalité d’un paysan. Ils passent finalement plusieurs jours dans la ferme. Ces quelques jours à la ferme chamboulent pas mal les quatre personnages, qui révèlent et se révèlent pas mal de choses. 

 

C’est vraiment un Sagan. Comme d’habitude dans Sagan, c’est assez court (moins de deux cent pages). Comme d’habitude dans Sagan, les personnages sont des parisiens oisifs et riches et mondains. Comme d’habitude dans Sagan, on peut avoir l’impression pendant douze secondes que c’est un livre un peu frivole, et comme d’habitude on s’aperçoit très vite qu’en fait c’est juste et profond. Comme d’habitude dans Sagan, l’écriture est élégante et précise. Comme d’habitude dans Sagan, la manière dont les personnages sont campés et évoluent est hyper fine et précise et futée. Et comme c’est juste et précis et futé, ça touche à des choses assez universelles sur la vie l’amour la mort. Mais là en plus le fait que ça ne se passe pas dans les palaces et dans les salons parisiens, mais chez des fermiers pauvres et rustiques, ça donne un côté un petite exotique à ce livre par rapport aux autres Sagan. 

La fin nous rappelle montre que Sagan n’a que deux manières de terminer ses livres. Sa pente naturelle, c’est que les personnages, après qu’il leur soit arrivé pas mal de trucs, finissent par rentrer à la niche, revenir à peu près à la case départ - qui n’est pas tout à fait la case départ puisqu’il leur est arrivé des trucs en route. Et puis, parfois, pour alterner sans doute, pour changer, elle fait survenir un drame à la fin qui permet de finir non pas sur un retour au motif initial, mais sur un coup de théâtre. 

Si vous aimez Sagan, vous aimerez ce livre, pas forcément plus, mais pas moins que les autres. Si vous n’aimez pas Sagan, dommage pour vous. Et si vous ne connaissez pas Sagan : bah vous attendez quoi ? C’est des livres subtils et profonds, et hyper faciles à lire (ça se lit en deux ou trois heures), et qui coûtent pas cher. Lisez-en un. 

 

Extrait : 

Loïc Lhermitte n’avait jamais eu à supporter une telle fatigue physique, qui, pour un tempérament nerveux comme le sien, était au demeurant une bénédiction. Et il y avait longtemps qu’il ne s’était senti aussi bien. Arrivé en haut du chemin, il avait émergé de la combe et s’était allongé dans un tas de foin que sa machine à triple usage avait dédaigné lors du retour. Il avait tiré de sa poche un litre de du vin, rouge et frais, à goût de raisin, de la fermière et s’était allumé de l’autre main une cigarette paysanne et jaunâtre. Etendu sur le dos, des miettes de foin lui chatouillant le nez, la gorge âpre de raisin et la bouche brûlée de nicotine, il éprouvait une volupté et un plaisir de vivre comme il ne s’en rappelait pas de semblables. 

 

 

samedi 16 octobre 2021

Petit Ours (Minarik/Sendak)

Else Minarik, Maurice Sendak, Petit Ours, Paris, L’école des loisirs, 1970 (édition originale en suédois, 1957). 

 

Littérature pour enfants. Un ourson, sa maman, ses amis. 

Un livre pour enfants standard, avec un petit ours qui a des rêves et des rêveries et des angoisses et des craintes et des envies et des élans, et tout ça se confronte avec le monde autour de lui. 

Il y a quatre historiettes. La première, « Petit ours n’a rien à se mettre », c’est l’histoire d’un ourson qui veut une chemise, un manteau, un chapeau, les réclame à sa mère, les obtient, et finit par s’apercevoir que le meilleur des vêtements c’est sa fourrure d’ourson. Le thème habituel – et tellement puissant et efficace et pertinent – du gamin qui a des grands rêves de voyage et d’évasion et d’autre vie et qui finit par s’apercevoir que la bonne vie c’est celle qu’il mène. 

Dans la deuxième histoire, « la soupe d’anniversaire », c’est l’anniversaire de Petit Ours, sa mère n’est pas là et il se dit qu’elle a probablement oublié, et il fait une soupe et invite ses amis Poule, Canard, et Chat, à la manger avec lui. A la fin sa mère arrive avec un gros gâteau plein de bougies et dit à son petit ours je n’ai jamais oublié ton anniversaire et je ne l’oublierai jamais. 

Dans la troisième histoire, « Petit Ours va sur la lune », Petit Ours met un carton (qu’il appelle casque spatial) sur sa tête, annonce à sa mère qu’il part sur la lune, va dans le bois juste à côté et s’imagine sur la lune et revient voir sa mère et joue avec elle au terrien qui rencontre un habitant de la lune, et à la fin la mère dit à son petit ours on a bien joué mais tu sais bien qu’on est sur terre et que je suis ta maman. 

Dans la dernière histoire, « Petit Ours fait un voeu », c’est la scène immémoriale et tellement émouvante, de l’endormissement et de la peur de l’endormissement et de la peur du non-endormissement. Maman Ours demande à Petit Ours pourquoi il ne dort pas, Petit Ours dit qu’il fait un vœu et raconte  des vœux impossibles (voyage sur la lune, etc.) et sa mère  lui dit, tout ça ne se réalisera pas, mais il y a un vœu qui peut se réaliser, c’est que je te raconte des histoires sur toi – et elle lui raconte les trois historiettes précédentes. Petit Ours est ravi, et à la fin Maman Ours dit moi j’ai un vœu, c’est que tu t’endormes, et ils se souhaitent bonne nuit. 

Ce face à face entre deux personnes qui s’aiment et se le disent comme ils peuvent, tout en retenue, ce contraste entre le caractère à la fois intense et banal de ce qui les relie et les sépare et le calme et la douceur du ton sur lequel c’est raconté, donnent beaucoup de charme à ces histoires. Les petits regards par en dessous, un peu timides, de Petit Ours vers sa mère, et le côté simple et épuré et lapidaire des dialogues, ça donne un côté à la fois mignon et profond. Le dessin et le texte (faits par deux personnes différentes) sont parfaitement harmonisés. Par-delà certaines spécificités (on imagine volontiers une écrivaine plutôt bourgeoise que prolétaire, et on voit bien que ça date d’avant metoo (rôles genrés)), Petit Ours évoque avec élégance, délicatesse, et puissance, des sentiments enfantins et parentaux sinon universels, du moins répandus. 

Vraiment un très bon livre. Il y a un ton Petit Ours. C’est très retenu, très calme. Pas d’éclats de voix, pas de sauts de cabri. C’est à peu près l’inverse, de ce point de vue, du ton Tom-Tom et Nana (que j’aime beaucoup aussi hein) par exemple. 

Il y a quatre autres livres de la série Petit Ours, et une adaptation canadienne en série animée.

 

Extrait : 

« Petit Ours », dit Maman Ours.

« Oui, Maman Ours. »

« Tu ne dors pas ? »

« Non, maman », répondit Petit Ours. « Je n’arrive pas à dormir. »

« Pourquoi ? », fit Maman Ours.

« Je fais un vœu », dit Petit Ours.

 

mardi 5 octobre 2021

Nastassja Martin, Croire aux fauves.

Nastassja Martin, Croire aux fauves, 2019, Verticales, 150 p., 12,50 euros.


L’histoire part de la rencontre entre une femme et un ours. La rencontre dure quelques secondes où l’ours croque un bout du visage de la femme et où la femme lui donne un coup de piolet. L’ours s’enfuit. Les secours arrivent, la femme survit miraculeusement.

Visage démoli, opérations très lourdes, complications, questionnement identitaire, qui suis-je, où aller maintenant avec mon visage défiguré, etc. La jeune femme se dit que c’est très cruel, et puis elle se dit aussi qu’elle l’a bien cherché et que c’était peut-être son destin. Et petit à petit la tension entre ce qu’elle était et ce qu’elle a à devenir se précise, puis finit même par se résorber doucement. Et là forcément on pleure. Moi en tout cas j’ai pleuré. Page 71. Page 78. Page 131. Page 148. 

On pleure parce qu’on a tou.te.s vécu ça. On pleure parce que être profondément altéré par un événement ou une rencontre qu’on n’a pas consciemment souhaitées et que en même temps on a peut-être inconsciemment désirées et cherchées, ça nous est tou.te.s arrivé. 

Que faire de ce que la vie a fait de nous. C’est ça le sujet du livre. Puisque derrière l’extraordinaire de l’anecdote (se faire mordre par un ours, c’est rare) il y a l’universalité de la situation (devoir vivre après et avec un traumatisme, ça arrive à presque tout le monde). Ça raconte ça, ce livre, et ça confirme que décidément, quand une histoire est ultra-singulière, il ne faut pas avoir peur de s’y enfoncer, au contraire : c’est le chemin le plus court vers l’universel. 

 

Le livre est hyper

hyper

hyper

bien écrit. Le style est léger et, en même temps, dense. Aérien et, en même temps, chargé de sens et d’épaisseur. Le style devient d’ailleurs encore un peu plus délié vers la fin, comme si l’autrice voulait nous montrer qu’en regardant et caressant et acceptant son traumatisme, elle s’est délestée de quelque chose de lourd. 

C’est hyper facile à lire (comme souvent quand c’est vraiment bien écrit) et hyper bien écrit (comme souvent quand c’est vraiment facile à lire). Les adjectifs sont tous justes, comme s’ils étaient bien choisis (et ils ont l’air tellement bien choisis qu’ils sont très probablement sentis avant d’être écrits).

C’est tout raconté au présent, mais ça n’est pas tout-plat-tout-sec comme dans trop de livres qui se complaisent dans des narrations très premier degré (« J’entre dans la cuisine. Ma mère est là. Je lui dis tu es en retard. Elle me répond oui je sais », ce genre-là, qui pullule dans les librairies) dont ils s’imaginent que ça désosse et dissèque l’humanité alors que ça ne fait que rachitiser la langue. Là, l’écriture de Nastassja Martin est simple sans être sèche. Elle est juste. 

 

Il y a plein de moments où on se dit wouaw comme elle écrit trop bien. Par exemple quand elle parle de larmes. Il y a beaucoup de larmes, et à chaque fois l’autrice en parle d’une manière simple et directe, et toujours tellement juste. Nastassja Martin parle des larmes comme Jean Genet parle du sexe : c’est simple et évident et puissant. Je n’ai pas souvenir d’un livre où l’évocation des larmes est aussi juste.

Autre exemple : les rêves. Ils sont hyper bien racontés. Perso je n’avais jamais (jamais) lu un livre où les rêves sont aussi bien racontés.  

Celleux qui aiment quand les livres les font réfléchir trouveront de quoi (sur l’humanité, ses limites, ses confins, son destin, la possibilité ou la nécessité qu’elle a d’admettre qu’elle est une espèce comme les autres qui doit assumer sa condition animale et accepter calmement d’altérer et de se faire altérer, mais pas n’importe comment).

Mais surtout : c’est un livre qui apprend à vivre, puisque c’est un livre sur la manière de négocier avec ce que la vie, en cours de route, nous a mis dans la gueule. 

La couverture est un peu naze (dessin de la rencontre d’une femme et d’un ours) puisqu’elle tend à rabattre l’imaginaire du lecteur sur l’anecdote, hallucinante et extraordinaire et terrible et à peine croyable, mais anecdotique, d’où part ce livre puissant et universel. 

Le titre aussi est très bof bof (ces infinitifs, ça fait vraiment programme électoral, et ces histoires de fauves pourraient laisser croire à un énième livre qui explique que la nature c’est bien et que faire du mal à la planète c’est mal) - titre choisi par l’éditeur, je parie. Mais peu importe, la couverture et le titre. Tout le reste est tellement bon.)

 

L’autrice est anthropologue. Ça compte beaucoup. Croire aux fauves, à sa façon, illustre à quel point l’anthropologie est une discipline qui correspond bien aux questions les plus en vogue actuellement, puisque l’anthropologie interroge l’humanité, ce qui la distingue de - et ce qui la confond avec - le reste du Vivant. 

Le fait que le livre soit aussi bien écrit laisse d’ailleurs rêveur. Est-ce que la pratique des sciences sociales aide à  bien écrire ? Est-ce qu’il y a un rapport entre les questions que se posent les anthropologues et l’aptitude à bien sentir et donc à bien écrire ? Rappelons ici que Nastassja Martin n’est pas la première anthropologue à se révéler grande écrivaine. Avant d’être une rock-star de l’anthropologie, Claude Lévi-Strauss est devenu célèbre via un livre… qui n’est pas un livre scientifique mais un récit de voyage – au style simple, précis, sensible, élégant (Tristes tropiques). 

Nastassja Martin va continuer à écrire. Mais qu’est-ce qu’elle va continuer à écrire ? Après avoir lu Croire aux fauves, on n’a pas évidemment pas envie de l’encourager à ne se remettre que à écrire de la pure anthropologie universitaire. Elle en parle de ça à la fin. Elle parle des différentes manières d’écrire, des différents rapports à l’écriture induits par sa double identité de chercheuse qui doit produire de la science, et d’accidentée de la vie qui a un traumatisme à digérer. Et elle annonce que c’est toute sa vie qui aura été changée par cette rencontre avec un ours, et que toute sa vie, c’est aussi son écriture. 

Evidemment c’est magistral. Un livre sublimement écrit qui en plus se termine sur « j’ai trouvé ma voix » (ma manière d’écrire) c’est très très émouvant et très très très classe (quelqu’un qui cherche sa voie et sa voix, puis les trouve, c’est, par exemple, l'histoire de A la recherche du temps perdu).

 

Merci Nastassja. 

Nastassja Martin. 

Enchaînement nom-prénom absolument fabuleux, d’ailleurs. S’appeler Nastassja Martin c’est presque comme s’appeler Thelonious Durand ou Apitchapong Duchamp. Pas besoin d’être un obsédé de l’onomastique pour jouer avec l’idée que ce télescopage d’un prénom franchement exotique et d’un nom franchement franchouillard ait pu jouer dans la construction de l’identité de l’autrice et dans la manière profonde et juste dont elle parle de la confrontation entre plusieurs mondes. Confrontation « sociétale » (entre le techno-capitalisme numérisé et la frugalité d’une vie encore marquée par le nomadisme des chasseurs-cueilleurs), confrontation intime (entre le Soi d’avant, profondément ancré mais déjà transformé et dépassé par l’Evénement, et le nouveau Soi, balbutiant et vagissant, dont on ne sait pas dans quelle mesure il est la révélation de quelque chose de déjà-là qui ne demandait qu’à sortir, ou un pur accident de l’histoire qui serait le fruit de l’Evénement) et, entre les deux, confrontation de deux corps, le grand corps poilu de l’ours, avec ses dents, et le corps moins gros et moins poilu de l’anthropologue, avec son piolet.

 

Chef-d’œuvre.

Douze balles cinquante.

Editions Verticales.

150 pages. Si tu aimes lire vite, y a moyen - même si c’est probablement encore mieux de le lire tranquillement et de laisser fondre et se dissoudre en soi ce livre sublime. 

 

  

Avoir lu ce livre, ça laisse probablement des traces moins profondes que s’être faire mordre par un ours. 

Mais va savoir.

Merci Nastassja.

lundi 27 septembre 2021

Charbonnier, Pierre, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020, 459 p.

 Charbonnier, Pierre, Abondance et liberté. Une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020, 459 p.


https://extranet.editis.com/it-yonixweb/IMAGES/DEC/P3/9782348046780.jpg

Pierre Charbonnier est philosophe, chargé de recherche au CNRS. 

Ce livre est un livre d’histoire des idées politiques. Il relit les grandes théories politiques, depuis Locke (XVIIe siècle) jusqu’à Bruno Latour, en cherchant à montrer comment l’élaboration des idées politiques a toujours été liée à une certaine conception des rapports des humains à la terre et à l’environnement. Cette relecture permettrait de sortir d’une opposition fausse entre une longue période d’indifférence à la « nature » à laquelle succéderait depuis quelques décennies une nouvelle prise en compte des l’environnement. Surtout, cette relecture pourrait contribuer à la nécessaire élaboration d’une approche des sociétés humaines adaptée à la situation écologique actuelle.

Charbonnier distingue les pensées politiques élaborées avant la révolution industrielle, celles élaborées après la révolution industrielle, et celles, balbutiantes, correspondant à la situation d’urgence environnementale contemporaine. 
Il revisite Locke, Smith, Tocqueville, Proudhon, Durkheim, Saint-Simon, Veblen, Marx, Polanyi, Marcuse, à chaque fois en s’attachant à montrer que ces approches font référence non pas seulement à la société, ce qu’elle est et ce qu’elle doit être, mais aussi à ce que le monde matériel empêche et permet (Charbonnier, dans le sillage de Baptiste Morizot, parle des « affordances de la terre » pour désigner ce que la terre propose et rend possible). 
Il montre que les deux aspirations fondamentales de la modernité que sont selon lui l’abondance et la liberté se sont développées ensemble – même si l’idéal de liberté et d’autonomie des sociétés n’avait pas été initialement pensé comme une manière d’accéder à l’abondance. A la fin de l’ouvrage, Charbonnier indique que la nouvelle situation de l’humanité face à l’urgence écologique oblige à reconstruire un arrangement entre liberté et abondance. 

A la fin de ce livre, on reste sur sa faim. Pierre Charbonnier s’attache à suivre son idée de revisiter les grandes théories politiques à l’aune de leur rapport au monde matériel. Il le fait, mais il ne parvient pas à nous les faire voir sous un nouveau jour. Au contraire, il nous les fait revoir à peu près comme ferait n’importe quel prof des idées politiques. Et une fois qu’on a compris qu’on ne lirait rien de très saillant, on espère que la fin de l’ouvrage contiendra des choses qui donneront un sens fort à tout ce qu’on aura lu jusque-là. Mais non. La fin de l’ouvrage nous dit simplement qu’il faut trouver de nouvelles manières d’articuler abondance et liberté dans une situation où les affordances de la terre ne sont pas du tout les mêmes qu’avant. Bon. Merci Pierre Charbonnier. Mais bon. 
Parmi la foule de livres sur ces questions, il y en a qui disent des choses plus précises et plus nourrissantes. Celui de Pierre Charbonnier n’est pas forcément le plus important. 
Ce livre a quand même une qualité : il n’est pas très bien écrit. Il y a beaucoup d’endroits où Charbonnier dit des choses simples de manière un peu compliquée, et des choses claires de manière assez confuse. Or des expériences de psychologie sociale ont montré que le premier réflexe de la plupart des gens, lorsqu’on leur dit des choses qu’ils ne comprennent pas, est de se dire que ce qu’on leur dit est puissant et qu’ils ne sont pas assez intelligents pour comprendre. C’est probablement pour ça que des gens trouveront ce livre de Charbonnier utile et nourrissant et précieux. Je pense à peu près l’inverse : livre peu utile et peu nourrissant. 

samedi 11 septembre 2021

Mabanckou, Alain, Demain j'aurai vingt ans, Paris, Gallimard, 2010.

 Mabanckou, Alain. Demain j’aurai vingt ans. 

Gallimard, 2010 (réed. En Folio/Gallimard en 2012)

Mabanckou : auteur très réputé, professeur de littérature francophone à l’Université de Californie de Los Angeles, prix Renaudot en 2006, et directeur de la collection « Points Poésie » aux éditions Points. 


 
Demain j’aurai vingt ans, c’est l’histoire d’un enfant. Tout de suite je me suis dit, chouette, un enfant qui parle. C’est souvent mieux je trouve, un enfant qui parle, qu’un adulte qui parle. Au moins on a peu de chances de trop tomber sur des phrases pontifiantes et solennelles. On a de bonnes chances d’échapper aux lourdeurs qu’on trouve dans les textes d’adultes pour adultes. 
Ça se passe au Congo, à Pointe-Noire. Ça raconte la vie de Michel, dont on ne sait pas trop s’il a sept ans ou onze ans (c’est souvent comme ça dans les livres pour enfants). C’est le Congo des années 1970. C’est après la décolonisation, c’est avant la Chute du mur. Il y a des féticheurs, des pères polygames, des familles nombreuses, des goyaves. Le gamin habite une parcelle avec son père et sa mère. Il raconte sa vie, ses parents qui aimeraient avoir un autre enfant mais n’y parviennent, ses demi-frères (l’aîné qui a plusieurs amoureuses, un petit qui l’aide à resquiller pour assister à des concerts), l’école avec les punitions sévères du maître et le chouchou de la classe que les autres trouvent humiliant, l’oncle apparatchik du parti au pouvoir, etc.

Globalement un chouette livre. Ce livre donne à rêvasser sur ce qui se passe entre les deux oreilles d’un enfant, sur ce qu’il sent, et sur ce qu’il se raconte, et sur la manière dont il relie ce qu’il sent à ce qu’il se raconte. 
Je trouve que Mabanckou n’a pas réussi à retrouver exactement la manière dont un enfant se raconte sa vie. Il y a des moments où il met dans le langage de l’enfant des images et des pensées d’adulte. Par exemple, je ne pense pas qu’un enfant se dise, ça fait longtemps que personne n’a habité dans le ventre de maman, ni qu’un enfant que ses yeux piquent et qui sent qu’il est tout près de se mettre à pleurer se dise « j’ai comme une fourmi dans l’œil », ni que quand il voit quelqu’un griffer quelqu’un il dise « c’est comme s’il écrivait un livre sur son visage ». Je ne pense pas que les enfants quand ils se racontent des choses fassent tant que ça des comparaisons compliquées. C’est peut-être seulement parce que les enfants, quand ils se racontent leur vie, le font dans une espèce de flou, et que s’ils étaient davantage amenés à « tirer les choses au clair » ou à les « mettre au net » (comme on dit parfois à propos de l’écriture) ils useraient davantage d’images compliquées. Mais quand même : les enfants ont des impressions très fortes, mais pour la plupart d’entre elles ça n’est que plus tard, à l’âge adulte, qu’ils les mettent en relation avec d’autres sensations et d’autres choses. 
L’enfant reçoit et impressionne sur les plaques sensibles de son cerveau. 
L’adulte compare et situe les choses les unes par rapport aux autres. 
L’enfant sent. 
L’adulte situe. 
Tendanciellement c’est ça il me semble. 
Mais bon, si je trouve que certaines expressions et comparaisons du narrateur sont un peu forcées, c’est peut-être aussi parce que l’imaginaire et l’enfance de quelqu’un qui, comme l’auteur, a grandi au Congo dans les années 70-80 ne sont pas les mêmes que ceux de quelqu’un qui, comme moi, a grandi en France dans les années 80-90. Par exemple le narrateur dit souvent « or » là où, me semble-t-il, n’importe quel enfant dirait soit « et » soit « mais ». Mais si ça se trouve c’était banal pour un enfant congolais des années 70 de dire « or ». Faut voir. 
En tout cas, il faudrait comparer la fréquence  des « comme » et des « on dirait que » dans la bouche du narrateur de Demain j’aurai vingt ans et dans celle du Petit Nicolas ou du narrateur de La Vie devant soi. Il faudrait surtout comparer les comparants. Je pense qu’on s’apercevrait que les comparaisons sont à la fois moins fréquentes et plus simples, plus fluides, dans le Petit Nicolas ou dans Romain Gary que dans Mabanckou. 
Demain j’aurai vingt ans, c’est sur l’enfance, donc c’est sur la vie l’amour la mort, et par endroits c’est très émouvant – on aimerait que ça soit encore plus juste et encore plus nourrissant, mais c’est souvent très évocateur et par moments très émouvant. 

Au début de la lecture de ce livre j’ai espéré un excellent livre sur l’enfance. C’est plutôt un très bon livre sur le Congo des années 70-80.

J’ai chez moi un autre livre de Mabanckou. Je le lirai, ne serait-ce que pour voir si Mabanckou a d’autres tons que ce ton enfantin pas forcément parfait mais agréable qu’il y a dans Demain j’aurai vingt ans. 

Extraits : 

« Maman Pauline, je ne me vante pas, elle sait comment bien griffer le visage des femmes méchantes. Quand elle griffe une femme méchante c’est on dirait qu’elle a écrit un gros livre en chinois ou en arabe sur son visage. »

« Si ça sent très mauvais dans la classe, c’est  à cause des élèves qui font pipi pendant que le maître est en train de les chicoter. Lorsque tu bavardes trop, le maître te dit de te lever, d’aller te mettre à genoux et de croiser tes bras sur l’estrade devant les autres camarades qui te regardent. Le maître continue à faire sa leçon pendant que toi tu es là en train de te demander : Qu’est-ce qui va se  passer lorsqu’il va finir sa leçon et qu’il va venir vers moi ? Alors tu pleures d’avance. Or tu gaspilles tes larmes car c’est après qu’il faudra pleurer, une fois qu’on t’aura fouetté. Et comme tu pleures d’avance, on t’entend . Et comme on t’entend, c’est que tu embêtes les camarades qui recopient la leçon, donc tu aggraves ton cas. Le maître se retourne vers toi, il est très fâché. Il va chercher une brique dehors. Il te dit de la tenir bien au-dessus de la tête et de ne pas bouger jusqu’à la fin de la leçon. Si tu laisses tomber la brique, il double ta punition »

jeudi 23 juillet 2020

Y a R

‘Paraîtrait que Nakamura ne parle pas bien français. Et 'paraîtrait que parler comme Nakamura dans ses chansons, ça serait mal.
Il paraît pourtant, aussi, que le français est une langue vivante. Et il paraît même qu’une langue vivante, ça vit. Et que la vie d’une langue vivante, c’est un peu comme la vie d’un être vivant : ça consiste, entre autres, à évoluer. Et il paraît même que ce qui fait évoluer une langue, c’est entre autres les usages que les gens qui utilisent cette langue font de cette langue. Nakamura se sert de la langue. Elle s’en sert pour faire des trucs. Des trucs baroques, singuliers, loufoques, drôles, bizarres. Nakamura se sert de la langue, et, ce faisant, Nakamura sert la langue. Et Nakamura, accessoirement, sert même aux vieux qui ont envie de se faire de nouvelles connexions neuronales, et ainsi de repousser l’arrivée de la maladie d’Alzheimer et de la décrépitude.
Nakamura fait ce qu’on devrait tous faire. Elle prend ce qu’il y a. Et elle fait sa sauce avec. « Appuyez vous sur les principes : ils finiront par céder ». C'est ce que prônait à juste titre Oscar Wilde. Et c'est ce que Nakamura fait avec la langue. Aya s’appuie sur la langue française, et la fait craquer de partout. Et c’est jouissif. Et c’est savoureux. 
Et Nakamura me fait penser 
à Proust. Proust qui disait, dans une fameuse lettre à madame Strauss, « pour défendre la langue, il faut l’attaquer ». Proust qui disait que les poètes (et y a de la poésie dans Nakamura) parlent une langue étrangère. Nakamura attaque la langue, et, ce faisant, la défend. La défend contre l’inertie. La défend contre l’immobilité. La défend contre la stagnation. La défend contre la mort.
J’adore les phrases de Nakamura où on ne comprend pas trop, à la première écoute. Ça me rappelle quand j’étais petit, quand ma mère me lisait Le petit chaperon rouge, et que tombait dans mes oreilles d’enfant cette phrase mystérieuse, Tire la chevillette et la bobinette cherra. Tire la chevillette et la bobinette cherra. J’y comprenais R. Je m’en foutais. J’aimais bien. Je trouvais ça mystérieux, singulier, envoûtant. Incompréhensible. Poétique. Tire la chevillette et la bobinette cherra. Crache encore y a R. Une phrase de Nakamura que je comprends du premier coup je suis presque déçu.
 Et Aya se sert tellement bien de la langue, et sert tellement bien la langue, qu’elle mélange des mots de dans longtemps avec des mots d’il y a longtemps. Par exemple Aya remet 'nana' dans le jeu, alors que depuis vingt ans on dit meuf. Et Aya a fait un tube avec catin dedans - ouais, catin, comme dans Brassens. Continue, Aya.
Et de toute façon Aya va continuer. Les langues vivent, comme les arbres poussent et comme les êtres persévèrent dans leur être. Aya va continuer. Et ceux qui n’aimez pas, c’est pas grave : crachez encore : y a R.

jeudi 19 avril 2018

Léon Trotski

Mauriac, Gracq, et moi. On est au moins trois. Oh, y en a sûrement plein d’autres. Qui trouvent que Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, le révolutionnaire russe, fondateur de l’Armée rouge, assassiné par un homme de main de Staline en 1940 à Coyoacan au Mexique, était un très grand écrivain (1).

Sa vie.
Trotski est né en 1879 en Ukraine, dans une famille de propriétaires terriens. Tout petit déjà il est fort à l’école. Adolescent il part étudier à Odessa, où il est logé chez un oncle. Il rencontre des militants et là commence son engagement révolutionnaire. Il joue un rôle de premier plan dans la révolution de 1905 puis dans celle de 1917, puis dans les premières années de l’Etat soviétique. Après la mort de Lénine, il est petit à petit marginalisé par Staline, jusqu’à ce que celui-ci le contraigne à l’exil puis le fasse assassiner en 1940.

Son chef-d’œuvre : Histoire de la révolution russe
Le propos : un événement historique vu d’avion et vu à hauteur d’homme
Deux tomes épais, qui après quelques pages de présentation de la Russie début 1917, racontent les dix mois entre février et fin octobre.
Forcément, dans ce livre, y a du souffle. La révolution, Trotski y était, et ça se sent. Il y a du souffle, des développements plein d’ardeur, et des détails savoureux. Et aussi des réflexions théoriques, philosophiques, historiques, rigoureuses et stimulantes. Trotski est très à l’aise pour faire des va-et-vient entre des petites anecdotes suggestives et des analyses sociologiques et politiques ; entre des portraits de tel Russe anonyme ou de tel grand dirigeant, et des considérations sur l’évolution des sociétés humaines depuis des millénaires. Il y a des choses vues au microscope, des choses vues au contraire de très loin, avec une grande « hauteur de vue » comme on dit. Les passages un peu enflammés ne tombent jamais dans le lyrisme ou le grandiloquent - ça s’arrête à chaque fois bien avant que ça devienne too much.

La langue, le style, le ton
Globalement il a un ton direct, un côté « droit au but ». Comme tous les grands écrivains sans doute, les choses simples, il les dit simplement. Et comme tous les grands écrivains aussi sans doute, les choses compliquées aussi il parvient à les dire de manière pas trop compliquée, même quand il aborde des questions théoriques, sur l’histoire, la philosophie de l’histoire, le matérialisme dialectique, etc.

Comme tous les grands écrivains aussi, il a des incipits qui déchirent.
J’adore la première phrase du premier paragraphe du premier chapitre du premier tome : « Le trait essentiel et le plus constant de l’histoire de la Russie, c’est la lenteur de l’évolution du pays, comportant comme conséquence une économie arriérée, une structure sociale primitive, un niveau de culture inférieur. » C’est plus long que Longtemps je me suis couché de bonne heure ou que Aujourd’hui maman est morte, mais ça pose ; ça va à l’os.
Dans le même genre, incipit de la préface du tome II : « La Russie a accompli si tard sa révolution bourgeoise qu’elle s’est trouvée forcée de la transformer en révolution prolétarienne. » Là aussi phrase presque lapidaire qui résume à peu près toute la thèse historique de Trotski – et aussi, en un sens, de Lénine disant à partir d’avril, en substance, « ce n’est pas parce que la Russie est un pays arriéré par rapport aux grands pays industriels qu’elle doit se contenter d’une révolution bourgeoise genre 1789 ; c’est au contraire parce que la Russie est un pays « en retard » qu’elle est en situation de passer directement d’une structure sociale proto-industrielle, pleine de résidus du féodalisme, à un régime socialiste ».

Il y a beaucoup de drôlerie et d’ironie chez Trotski. Il théorise d’ailleurs brillamment sur l’ironie, en quelques mots, dans la préface du tome II : en partant d’une comparaison drôle et suggestive entre les mencheviks et une héroïne de Dickens, il dit qu’il y a une « ironie purement individualiste », « léger nuage d’indifférence », qui est « un des pires aspects du snobisme » ; mais aussi une ironie dans les rapports sociaux que l’historien, comme l’artiste, a non seulement le droit mais le devoir d’exprimer.

Histoire de la révolution russe se lit comme un roman, vite et bien. Concernant la taille du livre, Trotski écrit dans la préface du tome II : « Telle héroïne de Proust a besoin de plusieurs pages raffinées pour arriver à sentir qu’elle ne sent rien. Nous pensons que nous pouvons, au moins à droit égal, réclamer de l’attention pour des drames collectifs qui, dans l’histoire, sortent du néant des millions d’êtres humains, transforment le caractère des nations et s’insèrent pour toujours dans la vie de l’humanité. »

Autres livres
Ma vie est un très beau livre aussi. Autobiographie standard, où Trotski parle de 1917 certes, mais aussi de son enfance à la campagne, sa jeunesse d’étudiant rapidement politisé et révolutionnaire, son exil imposé par Staline.
L’excipit est hyper stylé. Il cite dix lignes de Proudhon. Alinéa. Puis : « Bien que tout ceci ait un certain goût de pathétique écclésiastique, ce sont de belles paroles. Je les signe. »

(j’ai jamais vu ce procédé (finir sur « je les signe ») ailleurs, et franchement à la page 672 d’un beau bouquin… ça a la classe).

Tous les autres textes de Trotski sont moins brillants d’un point de vue littéraire, car écrits davantage dans l’urgence. Mais Littérature et révolution est pas mal quand même : ça compile des textes hyper intéressants sur les conceptions matérialistes dialectiques de l’art, la création artistique, la littérature. Ça peut intéresser encore aujourd’hui à mon avis n’importe quel étudiant en lettres et en histoire de l’art. Ça a un siècle, et ça reste fin, puissant, et stimulant.

Si politiquement vous êtes fan des bolcheviks, ça vous aidera à tripper à la lecture de ces livres ; mais aucune adhésion indispensable. (Mauriac et Gracq n’étaient pas des bolcheviks de fer, et aimaient la prose de Trotski). Ça peut se lire pour le plaisir de l’histoire ; et ça peut se lire pour le plaisir de la langue.

(1) Mauriac (dans Mémoires intérieurs) et Gracq (dans Lettrines) disent le bien qu’ils pensaient des talents d’écrivain de Trotski.





Extrait du premier tome d’Histoire de la révolution russe (Chapitre 9, « Le paradoxe de la révolution de février »).


Séance du 27 février à la Douma (parlement russe), quatre jours après le début de la révolution de février :

« Milioukov n’acheva pas son discours, que, d’ailleurs, il n’avait commencé qu’avec l’idée de le terminer avec rien, car voici Kérensky qui se précipite dans la salle, fortement ému : une immense foule de peuple et de soldats, annonce-t-il, s’avance vers le palais de Tauride, et cette multitude a le dessein d’exiger de la Douma qu’elle prenne le pouvoir entre ses mains !… Un député radical sait exactement ce que réclament les puissantes masses populaires. En réalité, c’est Kérensky en personne qui exige, pour la première fois, que la Douma prenne le pouvoir — cette Douma qui, au fond de l’âme, espère toujours que le soulèvement sera réprimé. La communication de Kérensky provoque « un trouble général » et il y a « des regards effarés ». Cependant, il n’a pas eu le temps de terminer qu’il est interrompu par un huissier de la Douma, accouru tout épouvanté : des détachements de soldats, devançant les autres, se sont approchés du palais, n’ont pas été admis à l’entrée, par les hommes du poste, le chef de garde serait grièvement blessé. Une minute après, il se trouve que les soldats se sont déjà introduits dans le palais.
Plus tard, il devait être dit, dans des discours et dans des articles, que les soldats étaient venus saluer la Douma et lui prêter serment. Mais, pour l’instant, c’est chez tous une mortelle panique. Le flot leur monte à la gorge. Les leaders chuchotent entre eux. Il faut gagner du temps. Rodzianko se hâte de mettre aux voix la proposition qu’on lui a suggérée de constituer un Comité Provisoire. Acclamations. Mais tous n’ont que l’idée de déguerpir au plus vite, il ne s’agit guère d’élections ! Le président, non moins terrifié que les autres, propose de confier au Conseil des doyens la tâche de former le Comité. Nouvelles approbations bruyantes du petit nombre de députés restés dans la salle : la majorité a déjà trouvé moyen de s’éclipser. C’est ainsi que réagit d’abord la Douma dissoute par le tsar devant l’insurrection victorieuse.

Pendant ce temps, la révolution, dans le même édifice, mais dans un local moins décoratif, créait un autre organe de pouvoir. Les dirigeants révolutionnaires n’avaient là rien à inventer. L’expérience des soviets de 1905 s’était gravée pour toujours dans la conscience ouvrière. A chaque montée du mouvement, même au cours de la guerre, l’idée de constituer des soviets renaissait presque automatiquement. Et, bien que la conception du rôle des soviets fût profondément différente chez les bolcheviks et les mencheviks (les socialistes-révolutionnaires n’avaient point à ce sujet de ferme opinion), la forme même de cette organisation était, semble-t-il, hors de discussion. Les mencheviks, membres du Comité des Industries de guerre, que l’on venait de tirer de prison, se rencontrèrent au palais de Tauride avec des représentants actifs du mouvement syndical et de la coopération appartenant à la même aile droite, ainsi qu’avec les parlementaires mencheviks Tchkhéidzé et Skobélev, — et ils constituèrent sur-le-champ un Comité exécutif provisoire du Soviet des députés ouvriers, lequel Comité se compléta dans la journée, principalement avec d’anciens révolutionnaires qui avaient perdu le contact des masses, mais gardé « un nom ». Le Comité exécutif, s’étant également adjoint des bolcheviks, invita les ouvriers à élire immédiatement leurs députés. La première séance du Soviet fut fixée pour le soir du même jour, au palais de Tauride. Elle s’ouvrit, en effet, à 9 heures, et ratifia la composition de l’Exécutif en y désignant, de plus, des représentants officiels de tous les partis socialistes. Mais là n’était point la véritable signification de cette première assemblée des représentants du prolétariat vainqueur dans la capitale. Des délégués des régiments soulevés vinrent à la séance exprimer leurs félicitations. Dans ce nombre, il y avait des soldats tout à fait incultes, comme contusionnés par l’insurrection et qui tournaient difficilement leur langue dans leur bouche. Mais eux précisément trouvaient des mots dont aucun tribun ne se fût avisé. »